L’homme est un animal social insatisfait. C’est un lundi soir maussade comme je les subis depuis maintenant quelques années. Installé dans mon sofa en cuir (avec méridienne), face à mon écran plat qui débite conneries sur conneries plus ou moins sincères, je m’apprête à commettre l’insoupçonnable. A la recherche d’une âme assez forte pour faire oublier mes vicissitudes ou assez abîmée pour les relativiser, je me suis inscrit sur Tinder. En 2017, c’est de l’avis général ce que notre génie collectif a produit de plus efficace pour faire des rencontres. Dans quelques minutes, je feuillèterai virtuellement, moi aussi, un catalogue d’amas de chairs agencés plus ou moins gracieusement.
L’idée m’est venue le week-end dernier. Après deux journées passées devant la page blanche de mon ordinateur, je me suis rendu douloureusement à l’évidence : je n’ai pas atteint les objectifs que je me suis fixé dix ans plus tôt.
- Mes premières tentatives d’écritures n’ont pas rencontré le succès escompté.
- Je ne suis pas devenu l’écrivain mondain qui passe des soirées dantesques à boire des vodkas pomme et à sniffer de la coke avec Beigbeder (le cliché est un peu éculé mais la prise de substances stimulantes avec Julien Lepers m’appairaît moins enviable et surtout moins nécessaire).
- Ma chambre n’est toujours pas rangée.
Vexé, je me suis donc mis en tête d’accomplir ce qui me semblait à ma portée : rencontrer une femme.
J’ai tout de suite exclu de parcourir les bars à la recherche de l’objet convoité. L’alcool apporte en désinhibition ce qu’il retranche en lucidité. Quelques verres de trop et l’intellect d’Enora Malagré passe pour celui de Christine Lagarde, inversement pour le physique. J’ai déjà connu trop de mauvaises surprises. Je préfère les cauchemars quand ils s’arrêtent au réveil. J’ai donc opté pour la célèbre application qui présente 3 avantages : la gratuité, un catalogue plutôt fourni et la possibilité de préserver un certain anonymat.
Je choisis un pseudo et quelques clichés où je suis plutôt à mon avantage mais pas catégoriquement identifiable. Pas de regard vers l’objectif, il ne faut pas briser le quatrième mur. Pour des centaines (milliers ?) de célibataires, je serai dans quelques minutes « Amaury », un jeune chargé de com de 28 ans. Sur mes photos, je discute, je trinque, je ris. J’ai presque l’air heureux, c’est assez répugnant.
Les premiers « matchs » s’avèrent décevants. Lucie semble avenante et sincère. Malheureusement, les discussions autour du gris taupe, de l’influence de Calogero sur Grégoire ou de la température du bar en croûte auront vite raison de son joli minois. Clémence est plus âgée et me fait rapidement comprendre ses desseins. Ses allusions sexuelles plus ou moins subtiles se transforment vite en une proposition coïtale agrémentée de savoureuses préliminaires. Si je ne mets pas en doute son savoir-faire, je préfère couper court à notre discussion, le langage SMS m’empêchant toute érection. Pour finir, je fais la connaissance de Claire. Jeune libraire cultivée et indépendante, elle ne semble pas encore avoir renoncé à la possibilité d’une relation sincère et équilibrée. Nous n’avons pas dû lire les mêmes livres. Nous nous donnons rendez-vous en fin de semaine dans le bar d’un hôtel où j’ai quelques habitudes.
Nous sommes vendredi et je patiente en attendant mon rendez-vous. J’ai commandé un verre de rouge. Je prends conscience que cela fait plusieurs années que je ne me suis pas retrouvé dans cette situation d’attente. A mon grand regret, cela ne m’enthousiasme pas beaucoup. Heureusement le vin est bon. Claire arrive avec un quart d’heure de retard classique mais honnête. Elle entre dans le bar et se dirige vers moi. Je me lève et lui souris. Elle correspond physiquement à l’idée que je m’en étais fait. Sa robe à motifs géométriques colorés épouse sa silhouette plutôt fine bien qu’on imagine des poignées d’amour prometteuses. Sous sa coupe au carré châtain se dévoile un joli visage. Elle a la peau très blanche, des lèvres fines et un nez plutôt long. Je ne vois pas bien ses yeux car elle porte des lunettes épaisses, ce qui renforce son côté littéraire et dégage un certain érotisme. Je suis déjà conquis. Mais alors qu’elle n’est plus qu’à quelques mètres de moi, elle marque une pause puis l’air déçue, tourne les talons et quitte le bar. Je reste debout comme un con à ma table. Ne-suis-je pas à la hauteur de ses espérances physiques ? Aurais-je déjà rencontré Claire dans un état d’ébriété avancée ? Quoiqu’il en soit, j’ai besoin d’un camarade de soirée plus approprié que mon Bordeaux. Je m’assois au bar et commande un Glendronach de 72. Au fond de la salle, un band s’installe sur scène et entame Autumn Leaves façon Bill Evans. Le programme de la soirée semble tout tracé. 15 morceaux et 3 tours d’Ecosse plus tard, le vieux serveur austère qui semblait me juger à chaque nouvelle commande est remplacé par Tom, un gars avec qui j’ai fait mes études et qui a opté pour la vie assez fantasque de barman de nuit de palaces.
– Ca n’a pas l’air d’aller mon vieux…
– Je ne fais rien pour que ça aille.
– Je vois ça, le prochain est pour moi ! Quoi de neuf niveau bouquin ?
– Joker. Pour ne rien te cacher, je célèbre mon premier match Tinder.
– Tu t’es mis sur Tinder ? Et ça s’est bien passé ?
– Madame est entrée dans ton bar, m’a dévisagé et est repartie.
– Aie. Tu t’es inscris sur le Tinder classique ?
– Oui…Il en existe un autre ?
– Ils l’appellent « Tinder Select ». C’est une version VIP réservée aux gens d’influence, aux personnes riches et aux célébrités.
– L’entre-soi n’a plus de limite.
– Presque. Il parait que les profils les plus matchés de la version classique y sont incorporés.
– Histoire d’ajouter un peu de viande fraiche.
– Haha. Si on veut.
– Comment en as-tu fait la découverte ?
– Ils en ont parlé un peu dans la presse puis surtout mon cousin est programmeur pour la boite qui développe l’application.
– Je vois. Tu as un compte ?
– Moi ? Non, je crois que ça ne le ferait pas. Mais je peux me renseigner pour t’obtenir un accès.
– Tu ferais ça pour moi ?
– Uniquement si tu me vends ton âme !
– Plutôt deux fois qu’une !
– Par contre, comme je te connais, si tu écris là-dessus, fais en sorte qu’on ne sache pas que ça vienne de moi.
– Je comprends. Tu peux compter sur moi. Je t’appellerai…. Tu voudrais t’appeler comment ?
– J’aime bien « Tom ».
– D’accord Tom. Marché conclu.
– Marché conclu.
Nous nous serrons la main et trinquons. Au petit matin, après m’être péniblement traîné jusque chez moi, je m’endors dans les vapeurs de whiskys, les échos de jazz et les fantasmes de rencontres.
A suivre…
Hum ça se laisse boire comme un roman et lire comme un whisky de 72.
Vivement la cuite, pardon, la suite.
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