Vacance 3

Chapitre 3

¡Bienvenidos a México!

Chaque lettre du panneau est affublée d’une couleur criarde différente. Les i sont remplacés par des cactus et de part et d’autre de l’inscription figurent un jeune homme coiffé d’un sombrero et une petite fille avec des maracas. Apparemment, les autorités locales n’ont reculé devant aucun cliché pour accueillir les touristes à l’aéroport. Il est vrai que membres de cartels, kilos de coke et jeunes Américains défoncés en Spring Break feraient sans doute moins bon effet.

Après avoir salué Jean-Claude d’une poignée de main trop longue et effectué les démarches administratives nécessaires, je gagne mon hôtel en taxi. J’installe mes bagages dans la chambre et descends sur la plage, armé d’un guide touristique et du dernier Nicolas Rey (conseil bien-être : lorsque vous n’êtes pas sûr·e de votre santé mentale, emmenez toujours un écrivain dépressif avec vous, ça ne vaut pas un bon anxiolytique mais ça permet de relativiser). Je m’installe sur un transat et parcours l’assemblée du regard : des jeunes qui jouent au ballon, des vieux qui font leur promenade, des corps au plus disgracieux au plus dénudés qui travaillent leur bronzage, des célibataires qui se questionnent sur le sens de leur vie, une plage de touristes en somme. Au moins, il n’y a pas d’enfant à l’horizon. Il faut savoir se réjouir des petits cadeaux de la vie.

Le temps est splendide et la brise océanique couplée au ressac des vagues me fait rapidement plonger dans un sommeil trouble où se mêlent bimbos dénudées et alerte au tsunami. Je suis réveillé par le cri d’un vendeur ambulant qui propose des boissons fraîches. C’est au moment où je veux lui commander une bière que je prends conscience de l’état martien de mon visage. Je repense au tube de crème resté une fois de plus dans ma valise. Soleil, alcool, amour : on n’apprend jamais réellement de ses erreurs. La vie serait terriblement différente si c’était le cas. Sans doute ennuyeuse.

Au moment de payer ma canette, le vendeur me tend un prospectus pour une soirée « Salsa Latina » en bordure de la ville. Après un brin de toilette et une séance d’étalage de lotion hydratante plutôt pathétique, je descends au restaurant vêtu d’une chemise et d’un pantalon en lin qui me donnent un air élégant et décontracté, du meilleur effet pour l’été (en tout cas c’est ce que m’a dit la vendeuse du magasin de prêt à porter mais peut-on croire les compliments des commerçants, des gens en général ?).

Les individus qui mangent seuls en public nous mettent toujours un peu mal à l’aise. Activités sportives, sorties culturelles, voyages, la société accepte désormais qu’on ne soit plus obligé d’être en couple ou en groupe pour pratiquer ces loisirs. Le restaurant échappe encore à cette évolution, comme s’il devait rester un moment absolu de partage. Ce soir pourtant, je refuse de céder à ce diktat. Je ne me cacherai pas derrière mon smartphone ou un journal. J’assumerai ma solitude, je l’afficherai comme un étendard, un hymne à la liberté.

Au buffet, le cuisinier baragouine quelque chose sur le plat que j’ai choisi mais je ne fais que sourire fièrement. J’opte pour une table bien en vue au centre de la salle et commande une demi-bouteille de rouge que je goûte et valide avec théâtralité. La serviette sur les genoux, je toise une dernière fois les autres clients avant d’attaquer mon assiette. Et là évidemment, c’est le drame. Dès la première bouchée, la sauce me transperce la langue puis attaque mes gencives. Chaque bouffée d’air est un supplice, chaque gorgée de vin une punition. Mon visage, déjà abîmé par le soleil, me semble tomber en lambeaux. Des gouttes perlent sur mes tempes, dans le bas de mon dos. J’ai l’impression d’avoir la tête d’un chien qui chierait de la vaisselle cassée. Je ne crois peut-être pas si bien dire.  Après trois bouchées, je jette l’éponge. Je quitte les lieux en faisant semblant de recevoir un appel urgent. Le chef me regarde avec un air amusé. Je remonte dans ma chambre pour y souffrir à l’abri des regards. Une fois l’incendie éteint, je me tiens devant le miroir de la salle de bain. Je n’aime pas ce que j’y vois. J’ai terriblement envie d’un verre. J’attrape ma veste et décide d’aller jeter un œil à cette soirée « Salsa Latina ».


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